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Henri Chaveron est professeur des universités au département de génie
biologique et médical à l'université de Compiègne.
Le chocolat est un aliment singulier. Ses composantes psychosensorielle
et pharmacologique sont hypertrophiées comparées à son contenu nutritionnel qui
ne se distingue de celui des autres aliments que par une exceptionnelle richesse
calorique.
La flaveur (arôme et goût) apparaît, dans un premier temps, comme ce qui
caractérise le mieux le chocolat et motive sa consommation. Mais le comportement
" pseudo compulsif ", le " besoin " qu'il semble créer chez certains
consommateurs ainsi que les diverses manifestations psychophysiologiques qui
paraissent suivre son ingestion amènent à accorder à sa composante
pharmacologique une importance croissante.
L'histoire du chocolat est émaillée d'allégations relatives à ses effets
stimulants, euphorisants, " antistress " (couple anxiété/sérénité),
aphrodisiaques... Les allégations de ce genre ne résistent généralement pas au
développement des connaissances scientifiques. Avec le chocolat, au contraire,
elles semblent progressivement s'étayer. L'action stimulante a été, dès la
seconde moitié du siècle dernier, corrélée avec la présence d'alcaloïdes comme
la théobromine et la caféine dans le cacao. La théobromine agit sur le coeur, le
cerveau et les muscles, à la manière de la caféine, mais d'une façon plus
nuancée. Ce sont par contre des travaux relativement récents qui ont apporté
quelque crédit scientifique aux effets de la consommation du chocolat sur le
couple anxiété/sérénité et sur le comportement sexuel.
Le rôle joué, dans ces deux cas, par les amines biogènes ou amines de réveil,
substances psychoactives présentes dans le chocolat, et en particulier l'une
d'entre elles, la hényléthylamine (PEA), a été évoqué, sous forme d'hypothèses,
par certains chercheurs dont les travaux ont été largement diffusés par les
médias. Ce succès, important autant que surprenant, est sans doute à la mesure
du degré de frustration atteint par ceux qui, persuadés de la réalité des effets
du chocolat, n'avaient aucun élément scientifique pour les justifier. Là où le
scientifique ne voit qu'une analogie de comportement de la PEA avec les
amphétamines (les récepteurs de l'hypothalamus sont identiques dans les deux
cas), d'autres croient trouver une explication aux boulimies de chocolat
quelquefois observées chez les personnes occasionnellement déprimées. Pour eux,
cet aliment serait alors utilisé comme une sorte d'automédication
inconsciente.
Les résultats obtenus par des chercheurs israéliens de l'université de
Jérusalem en 1983 peuvent, eux, apparaître comme de nature à valoriser les "
vertus aphrodisiaques " vieilles de cinq cents ans et maintenues vivaces jusqu'à
nos jours par maints auteurs tant littéraires que médicaux. Ils montrent en
effet que l'administration à des rats de PEA déclenche, chez eux, la première
phase de l'enchaînement séquentiel de l'acte sexuel, à savoir
l'accouplement.
Le salsolinol, lui, est ignoré des médias. Cet alcaloïde présent en quantité
importante dans le chocolat est pourtant intéressant à plusieurs titres. En
particulier son profil antidépresseur marqué peut, à lui seul, s'approprier les
effets attribués à la PEA. Il favorise aussi l'élévation du taux de cette amine
biogène en inhibant l'enzyme qui le régule. Il manifesterait par ailleurs une
certaine affinité pour les récepteurs aux opiacés du cerveau.
Enfin, un nouveau groupe de composés a été tout récemment mis en évidence
dans le cacao par une équipe de l'institut des neurosciences de San Diego, en
Californie. Il s'agit de l'anandamide, neurotransmetteur impliqué dans le
système endogène des récepteurs cannabinoïdes du cerveau, ainsi que de deux
autres molécules apparentées (N- acyléthanolamine). Les effets de ce système
sont ceux observés lors de la prise de cannabis, à savoir, pour l'essentiel, une
exacerbation des sensations et une euphorie. Les N-acyléthanolamines apportées
par le cacao élèvent les taux d'anandamide et augmenteraient ainsi les effets
cannabinoïdes. Le besoin de chocolat observé chez ceux qui en consomment
régulièrement et en abondance pourrait s'expliquer par une dépendance analogue à
celle existant chez les consommateurs de cannabis.
L'équipe de la clinique toxicologique de l'hôpital Fernand-Widal a relaté aux
entretiens de Bichat les résultats d'une expérience portant sur vingt-deux
sujets consommant de 100 à 500 grammes de chocolat par jour et s'étendant sur
plusieurs années. Cette étude donne des éléments intéressants sur les
caractéristiques du " chocolatovore ". Son niveau d'activités physique et
psychique et son degré de vigilance sont élevés. Il manifeste un "
professionnalisme intense ", quel que soit le métier exercé. Il est dépourvu
d'anxiété. Les effets secondaires de la consommation massive de chocolat sont
négligeables ; pas d'insomnie ni d'agitation psychomotrice, pas de prise de
poids. Enfin, l'état de manque chez le chocolatovore sevré se réduit à une
légère anxiété. Compte tenu de la discrétion des effets toxiques, il avait été
admis, en 1985, qu'il s'agissait plutôt d'une chocolatomanie que d'une
toxicomanie.
Depuis, les résultats scientifiques semblent accréditer la thèse de la drogue
douce. De fait, le chocolat, en stimulant les activités physiques et
intellectuelles tout en fournissant de l'énergie et en générant euphorie et
bien-être, cela pratiquement sans effets secondaires et avec une faible
dépendance, remplit le " cahier des charges " de la drogue douce quasi
parfaite.
L'approfondissement des connaissances semble progressivement justifier le nom
donné au cacao il y a plus de deux siècles : theobroma, " nourriture des dieux
".
Henri Chaveron
Henri Chaveron est professeur des universités au département de génie
biologique et médical à l'université de Compiègne.
26 décembre 1997
Conlusion : mangez du chocolat |